Bouc émissaire à l’école. Je l’ai été pendant un an.
Dis comme ça, on ne voit pas que cela a des conséquences durables. On se dit : « ha oui ? et maintenant tu es passé à autre chose, c’est de l’histoire ancienne ». A cela, on rajoute un petit « ce qui ne vous tue pas vous rend plus fort » et le tour est joué ! Ce n’est rien !
Non, ce n’est rien … exception faite bien entendu d’un manque de confiance en soi criant. Depuis maintenant plus de quinze années, je me traîne ce fardeau. Je tiens à préciser que je suit une psychothérapie à ce sujet, entre autres.
Après plusieurs mois de tergiversations, j’ai enfin décidé de raconter mon histoire. Aucunement pour me faire mousser ou autre chose de ce genre. Simplement pour essayer d’expliquer ce que peut vivre un « bouc émissaire ». J’espère en cela que ce récit pourra éclairer les gens qui se demandent pourquoi ledit « bouc émissaire » ne dit rien, ne réagi pas, bref, cache sa situation. Si cela peut aider ne serait ce qu’une personne, alors, mon histoire vaut le coup d’être raconté.
Vous sentirez sûrement du ressentiment dans le récit qui va suivre. Il est toujours aussi vivace aujourd’hui.
Posons déjà les bases, les éléments qui m’ont conduit à la situation exposée plus bas : Je suis quelqu’un de timide par nature. Ajoutez à cela le fait qu’étant enfant, j’était assez rond, avec une tendance à pleurnicher dés que quelque chose me heurtai te pour parachever le tout, une paire de lunettes : bref, un « petit gros pleurnichard» dans toute sa splendeur.
Avouez qu’avec un tel bagage, j’avais toutes les chances de décrocher le gros lot.
L’escalade.
En CM2, un élève arrivé en cours d’année ( que j’appellerai B…) n’arrêtai pas de me taquiner méchamment à ce sujet ( « le pleurnicheur, le gros … ». Très désagréable, mais supportable, en faisant mine de passer outre. ( ma première et plus grosse erreur : essayer d’ignorer cette situation, en espérant que ça passerai vite).
Changement de lieu et direction le collège : les grands troisièmes, la possibilité nouvelle de sécher les cours …
En 6éme, j’étais tranquille, même si B… , dans une autre classe, n’hésitait pas à me tourner en bourrique dés je le croisai, cependant, cette année se passa, là encore, sans incident majeur.
C’est en 5éme que tout bascula : Nous étions dans la même classe.
Je l’eut dés lors, constamment sur le dos : Insultes, coups, dégradations d’affaires ( cartouche d’encre turquoise qui gicle « sans faire exprès » sur mes vêtements, affaires qui disparaissent dans le vestiaire de la salle de sport, vol de mon cartable et de ma trousse ( là, je n’ai pas de preuves, mais le contexte laisse supposer que, … ). Tout ceci se passai en classe, dans mais aussi en dehors de l’enceinte du collège : Habitant un peu plus loin que lui, j’étais obligé de passer par la même route, ce qui me valu de nombreuses embuscades avec insultes et coups. Des coups de poings, de pieds, avec l’impossibilité d’y répondre : dés le coup donné, ils partant en tout sens pour éviter que je puisse répondre et mieux me retomber dessus tous ensemble.
Il est vrai que là, j’ai commis une deuxième grossière erreur : en début d’année, bien avant les coups, j’avais tenté d’être gentil avec eux. « Pourquoi m’embêteraient-ils s’ils voient que je suis gentil ? » Pensais-je alors. Ceci n’a fait que confirmer le fait pour eux que je n’étais qu’un faible.
La conscience de groupe.
« Mais il y avait des personnes qui voyaient ça ! Des élèves, des professeurs, les parents ! » M’objecteriez-vous. Vous avez raison, c’est pour cela que je me permet de m’arrêter plus longuement sur le sujet :
Les élèves d’abord :
Mes « camarades de classe ». Même si les brimades se faisaient quand les professeurs avaient le dos tourné ( à ce sujet, je me suis toujours demandé comment ils ne pouvaient pas voir ou du moins, entendre ça), les élèves eux, n’en perdaient pas une miette. Cependant, PERSONNE n’a réagi. De simples spectateurs. Il faut dire aussi que B… était entouré de cinq à six autres élèves turbulents qui lui obéissaient au doigt et à l’œil. Un élève voulant m’aider aurait dû se dresser contre eux tous : Un tel acte d’héroïsme était impensable et puis je pouvais aisément imaginer ce que mes « camarades » pensaient de tout ça : « Nous n’allons pas nous les mettre à dos, ce sont ses affaires après tout, et tant qu’ils s’en prennent à lui, nous sommes tranquilles » .Il m’est parfois arrivé de demander de l’aide à un de mes camarades : embarras et petit conseil insignifiant était la seule réponse que j’obtenais.
Ce qui donnait une saveur particulière lors des séances de consolation : comme je vous le disait plus haut, il m’arrivai souvent de pleurer. Dans ce cas là, les filles de ma classe venaient m’entourer pour me consoler. J’avais alors droit aux paroles rassurantes, me demandant ce qui n’allai pas (?!), si elles pouvaient faire quelque chose pour moi, se proposant même parfois d’aller parler avec B… pour lui demander d’arrêter. Paroles louables, jamais exécutée. Je détestai cette situation : pleurer m’attirai non seulement de nouvelles insultes, mais aussi la pitié des autres, qui se permettaient ainsi de se donner bonne conscience en compatissant à mes malheurs.
Les professeurs ensuite :
Dans ce genre de situation, les professeurs sont inutiles, je m’explique : Il m’est arrivé de me plaindre au professeur de la conduite de certains ( jets de gommes et autres). Même si cela valait une réprimande envers les élèves fautifs, cela n’avait d’impact que durant l’heure de cours. En sortant de la salle, les représailles étaient inévitables. Et puis pour un professeur, veiller tout le temps sur moi était impossible. C’est ainsi que je n’ai signalé ma situation qu’une fois à un enseignant : il convoqua les fautifs, leur remonta les bretelles et … c’est tout : la raclée que je me prit par la suite me dissuada de recommencer.
L’enseignant ne me demanda plus jamais, d’ailleurs, comment cela se passai.
Les parents :
Là, la situation était un peu équivalente, finalement, avec les enseignants. Je ne pouvais en parler à mes parents : ils auraient appelé les professeurs qui eux, auraient convoqué les fautifs et … quelles sanctions ? Des heures de colles ? Des expulsions temporaires ? Je ne donnais alors pas cher de ma peau à leur retour.
Mes résultats scolaires étaient bien évidemment catastrophiques. Mes parents furent à ce propos convoqués par mon professeur principal, une femme sèche et intransigeante qui leur donna un cours de pédagogie, sans pour autant essayer de voir plus loin que mes mauvaises notes.
Le groupe de B…
Mon « comité de soutien » se composait de cinq à six élèves, tous de ma classe. En plus du nombre, l’autre avantage d’être plusieurs était que, même si le leader n’était pas là, ils pouvaient toujours me tomber dessus. Je n’avais ainsi aucun moment de répit. B… jouait cependant un rôle de catalyseur assez impressionnant : même si les autres me tombaient dessus parfois, la violence ( essentiellement verbale et physique) n’avait pas de commune mesure avec celle appliquée lorsque B… était présent et dirigeai sa troupe.
Le plus difficile pour moi a été d’appréhender le fait que, pris à l’unité, ces acolytes étaient presque sympathiques. Je dois préciser que, les années suivantes, j’ai été ami avec l’un d’eux : j’avais l’impression d’avoir affaire à une autre personne.
Le ressenti.
Comment ressentais-je tout cela ?
Très mal.
Le soir, je ne voulais pas m’endormir, sachant que le lendemain, je devais retourner au collège. Le matin, j’avais une boule au ventre. Pensez ! Aller à l’abattoir n’a rien de réjouissant. ( Ce qui me valait parfois d’envisager très sérieusement de mettre fin à mes jours, ne voyant aucune issue à tout cela, afin de ne pas voir le jour suivant se lever).
La solitude ensuite : étant le bouc émissaire, se lier à moi était dangereux : mes tortionnaires pouvaient tomber sur mes connaissances et les prendre par la suite pour cibles.
Dans ce genre de situation, mes résultats scolaires étaient catastrophiques, ce qui me valait ne plus des remontrances de mes professeurs et des engueulades de mes parents.
Comment dés lors, engueulé par mes parents, mes professeurs, incapable de leur parler pour leur expliquer la situation, traité comme un moins que rien au collège, pouvais-je voir un avenir radieux ?
Il me restai seulement la solution d’encaisser en rêvant de plans farfelus afin de montrer que je pouvais mater ce B… et toute sa clique.
La fin.
Cette situation dura jusqu’au mois de Mai ou B… et sa bande furent pris en flagrant délit de destruction de … tenez-vous bien … cuvettes de toilettes !. B… ayant semble t’il un dossier assez fourni, fut renvoyé définitivement de l’établissement, ses acolytes, eux, eurent droit à de simples expulsions temporaires.
Finalement, exclu pour d’autres raisons que de m’avoir persécuté, j’ai eu la sensation d’avoir été complètement, totalement oublié. Ce que j’avais subi n’était pas reconnu ?
Résultat ? En fin d’année, j’était soulagé d’enfin être débarrassé de lui ( même si j’eu peur jusqu’à la fin de l’année suivante, qu’il se présente aux portes du collège pour m’attendre). Mes résultats scolaires montèrent en flèche, pour le plus grand bonheur des mes professeurs et de mes parents, bref tout le monde était content. Sauf moi. Servir de punching-ball pendant un an ne peut pas ne pas laisser de traces.
Ce fut donc un collégien de cinquième dont la confiance en soi était en miettes, avec une carapace qu’il s’était forgé tout le long de l’année pour réprimer toute forme d’émotion pouvant produire des larmes, qui parti en vacances d’été, en songeant, non sans une pointe d’appréhension, à ce qui l’attendait à la rentrée prochaine.